L'Alcool

Serge Gainsbourg · Son Meilleur [2012]

Mes illusions donnent sur la cour, des horizons j'en ai pas lourd

Quand j'ai bossé toute la journée, il ne me reste plus pour rêver

Qu'les fleurs horribles de ma chambre

Mes illusions donnent sur la cour, j'ai mis une croix sur mes amours

Les p'tites pépées pour les toucher, faut d'abord les allonger

Sinon c'est froid comme en décembre



Quand le soir venu j'm'en reviens du chantier

Après mille peines et le corps harassé

J'ai le regard morne et les mains dégueulasses

De quoi inciter les belles à faire la grimace

Bien sûr y'a des filles de joies sur le retour

Celles qui mâchent le chewing-gum pendant l'amour

Mais que trouverais-je dans leur corps meurtri

Sinon qu'indifférence et mélancolie

Dans mes frusques couleur de muraille

Je joue les épouvantails



Mais nom de Dieu dans mon âme brûlait pourtant cette flamme

Où s'éclairaient mes amours et mes brèves fiançailles

Où s'consumaient mes amours comme autant de feux de paille

Aujourd'hui je fais mon chemin solitaire

Toutes mes ambitions se sont fait la paire

J'me suis laissé envahir par les orties

Par les ronces de cette chienne de vie



Mes illusions donnent sur la cour mais dans les troquets du faubourg

J'ai des ardoises de rêveries et le sens de l'ironie

J'me laisse aller à la tendresse

J'oublie ma chambre au fond d'la cour, le train de banlieue au petit jour

Et dans les vapeurs de l'alcool, j'vois mes châteaux espagnols

Mes haras et toutes mes duchesses



À moi les petites pépées les poupées jolies

Laissez venir à moi les petites souris

Je claque tout ce que je veux au baccara

Je tape sur le ventre des Maharajas

À moi les boîtes de nuit'sud-américaines

Où l'on danse la tête vide et les mains pleines

À moi ces mignonnes au regard qui chavire

Qu'il faut agiter avant de s'en servir

Dans mes pieds-de-poule mes prince-de-galles

En douceur je m'rince la dalle



Et nom de Dieu dans mon âme, v'la que j'ressens cette flamme

Où s'éclairaient mes amours et mes brèves fiançailles

Où se consumaient mes amours comme autant de feux de paille

Et quand les troquets ont éteint leurs néons

Qu'il ne reste plus un abreuvoir à l'horizon

Ainsi j'me laisse bercer par le calva

Et l'dieu des ivrognes guide mes pas.