Le Bureau

Jean Ferrat · V.4 1967-69 [2001]

Ils ne savent pas pourquoi ils attendent

Ils voudraient partir, ils restent là

Leur vie se dévide à l'amble ou au pas

Un jour une ride où blesse le bât

L'écho d'un soupir, l'ombre d'une joie

La chance à venir qui ne viendra pas



Assis sur leur chaise, derrière leur bureau

Comme un long malaise qui colle à la peau



Les jeunes, les vieux, les garçons, les filles

Ont les mêmes yeux, pâles de vanille

D'avoir trop fixé d'un regard glacé

La pendule lente sur six heures trente

Leur vie s'achemine vers on ne sait quoi

Comme un bout de rime qui ne rime pas



Assis sur leur chaise, derrière leur bureau

Comme un long malaise qui colle à la peau



Et puis quelquefois, las de trop attendre

L'un d'eux tout à coup hurle comme un loup

Ils ne savent pas ce qu'il faut comprendre

Chacun le regarde, vaguement jaloux

On croit qu'il divague, on dit qu'il est fou

Et s'éteint la vague avec le remous



On donne sa chaise et son porte-manteau

Un long soupir d'aise monte du bureau.