Qui Vivra Verra

Jean Ferrat · Ferrat 95 [1994]

Dans les premiers froids de Madrid, j'habitais la Puerta del Sol

Cette place, comme un grand vide, attendait quelque nouveau Cid

Dont le manteau jonchât le sol et recouvrît ces gueux sordides

Qu'on jette aux mendiants l'obole, montrez-moi le peuple espagnol



Qui vivra verra, le temps roule roule

Qui vivra verra, quel sang coulera ?



Passant les bourgs de terre cuite, les labours perchés dans les airs

Sur un chemin qui fait des huit

Comme aux doigts maigres des jésuites

Leur interminable rosaire, le vent qui met les rois en fuite

Fouette un bourricot de misère vers l'Escorial-au-Désert



Qui vivra verra, le temps roule roule

Qui vivra verra, quel sang coulera ?



D'où se peut-il qu'un enfant tire ce terrible et long crescendo ?

C'est la plainte qu'on ne peut dire, qui des entrailles doit sortir

La nuit arrachant son bandeau, c'est le cri du peuple martyr

Qui vous enfonce dans le dos le poignard du cante jondo



Qui vivra verra, le temps roule roule

Qui vivra verra, quel sang coulera ?



Qu'au son des guitares nomades, la gitane mime l'amour

Les cheveux bleuis de pommade, l'Å“il fendu de Schéhérazade

Et le pied de Boroboudour, il se fait soudain dans Grenade

Que saoule une nuit de vin lourd, un silence profond et sourd



Qui vivra verra, le temps roule roule

Qui vivra verra, quel sang coulera ?



Il se fait soudain dans Grenade

Que saoule une nuit de sang lourd, une terrible promenade

Il se fait soudain dans Grenade un grand silence de tambours.