Le Piano Et Le Pianiste

Michel Jonasz · Où Est La Source ? [1992]

J'sais pas pourquoi

Ce piano-là

Ne joue qu'en mineur.

Ce meuble noir

A dû en voir

De toutes les couleurs.

En espérant faire fortune pour lui,

J'ai dépensé toutes mes tunes.

C'était une erreur.

Moi j'avais l'âme d'un fantaisiste

Mais pas lui,

Non, pas lui.

Il a des cordes trop sensibles à nos douleurs,

Pourrait passer sa vie

A en dresser la liste.

Vous comprenez pourquoi

Ce blues très lent,

Ce blues très triste,

Il vient du piano

Pas du pianiste.

C'est moi l'instrument.

C'est lui l'artiste.

Pauvre piano.

Pauvre pianiste.



Mais l'pire de tout,

- Ça, ça m'rend fou -

C'est sa pudeur.

Une tour d'ivoire

Dans sa mémoire

Cache sa douleur.

D'où lui vient cette amertume ?

Qui le sait, la cause de son infortune,

Est-ce une peine de cœur ?

Aucun signe visible, aucune piste

Qui permettrait, qui permettrait

De débusquer l'origine de tous ses malheurs

Et l'aider à sortir d'une mélancolie qui persiste,

Qu'on puisse faire autre chose

Que ce blues très lent,

Ce blues très triste

Qui vient du piano,

Pas du pianiste.

C'est moi l'instrument,

Lui le soliste.

Pauvre piano,

Pauvre pianiste.



Je suis en toi.

Prête-moi ta voix,

Pauvre chanteur.

Tu veux savoir

Pourquoi, le soir,

Je n'joue qu'en mineur ?

Y a longtemps, un soir de brume,

Furent écrits ces fameux rêves d'amour nocturnes

Par mon possesseur.

Moi, j'avais l'âme d'un fantaisiste

Mais pas lui,

Non, pas lui.

Voilà pourquoi je suis sensible à vos douleurs.



Je n'pouvais pas savoir qu'il gardait

En lui l'âme de Liszt.

Je comprends maint'nant

Ce blues très lent,

Ce blues très triste :

Il vient du piano,

Pas du pianiste.

C'est moi qui chante, bien-sûr,

Mais c'est lui l'artiste.

Pauvre piano,

Pauvre pianiste.

C'est moi qui chante, bien-sûr,

Mais c'est lui l'artiste.

Pauvre piano, et, j'insiste,

Pauvre pianiste.