Le Fantôme

Georges Brassens · Les 100 Plus Belles Chansons [2006]

C'était tremblant, c'était troublant

C'était vêtu d'un drap tout blanc, ça présentait tous les symptômes

Tous les dehors de la vision

Les faux airs de l'apparition, en un mot, c'était un fantôme !

À sa manière d'avancer

À sa façon de balancer, les hanches quelque peu convexes

Je compris que j'avais affaire

À quelqu'un du genre que j'prefère, à un fantôme du beau sexe.



"Je suis un p'tit poucet perdu

Me dit-elle, d'une voix morfondue, un pauvre fantôme en déroute.

Plus de trace des feux follets

Plus de trace des osselets dont j'avais jalonné ma route !

Des poètes sans inspiration

Auront pris, quelle aberration ! Mes feux follets pour des étoiles.

De pauvres chiens de commissaire

Auront croqué, quelle misère ! Mes oss'lets bien garnis de moelle.



À l'heure où le coq chantera

J'aurai bonne mine avec mon drap, hein de faux plis et de coutures !

Et dans ce siècle profane où

Les gens ne croient plus guère à nous, on va crier à l'imposture."

Moi, qu'un chat perdu fait pleurer

Pensez si j'eus le cÅ“ur serré devant l'embarras du fantôme.

" Venez, dis-je en prenant sa main

Que je vous montre le chemin, que je vous reconduise at home "



L'histoire finirait ici

Mais la brise, et je l'en r'mercie, troussa le drap d'ma cavalière...

Dame, il manquait quelques oss'lets

Mais le reste, loin d'être laid, était d'une grâce singulière.

Mon Cupidon, qui avait la

Flèche facile en ce temps-là, fit mouche et, le feu sur les tempes

Je conviai, sournoisement,

La belle à venir un moment voir mes icônes, mes estampes...



"Mon cher, dit-elle, vous êtes fou !

J'ai deux mille ans de plus que vous"

Le temps, madame, que nous importe !

Mettant le fantôme sous mon bras

Bien enveloppé dans son drap, vers mes pénates je l'emporte !

Eh bien, messieurs, qu'on se le dise

Ces belles dames de jadis sont de satanées polissonnes

Plus expertes dans le déduit

Que certaines dames d'aujourd'hui, et je ne veux nommer personne !



Au p'tit jour on m'a réveillé

On secouait mon oreiller avec une fougue pleine de promesses.

Mais, foin des délices de Capoue !

C'était mon père criant "Debout !

Vains dieux, tu vas manquer la messe !"