Tu Ne Dis Jamais Rien

Leo Ferre · Leo Chante Ferre [2006]

Je vois le monde un peu comme on voit l'incroyable

L'incroyable, c'est ça, c'est ce qu'on ne voit pas

Des fleurs dans des crayons, Debussy sur le sable

A Saint-Aubin-sur-Mer que je ne connais pas

Les filles dans du fer au fond de l'habitude

Et des mineurs creusant dans leur ventre tout chaud

Des soutiens-gorge aux chats des patrons dans le Sud

À marner pour les ouvriers de chez Renault

Moi, je vis donc ailleurs, dans la dimension quatre

Avec la Bande dessinée chez MC2

Je suis Demain, je suis le chêne et je suis l'âtre

Viens chez moi, mon amour, viens chez moi, y'a du feu

Je vole pour la peau sur l'aire des misères

Je suis un vieux Bœing de l'an quatre-vingt-neuf

Je pars la fleur aux dents pour la dernière guerre

Ma machine à écrire a un complet tout neuf

Je vois la stéréo dans l'Å“il d'une petite

Des pianos sur des ventres de fille à Paris

Un chimpanzé glacé qui chante ma musique

Avec moi doucement, et toi, tu n'as rien dit



Tu ne dis jamais rien, tu ne dis jamais rien

Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes

Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien

Comme toi, l'Å“il ailleurs, à me faire la fête



Dans ton ventre désert, je vois des multitudes

Je suis Demain, C'est Toi, mon demain de ma vie

Je vois des fiancés perdus qui se dénudent

Au velours de ta voix qui passe sur la nuit

Je vois des odeurs tièdes sur des pavés de songe

À Paris, quand je suis allongé dans son lit

À voir passer sur moi des filles et des éponges

Qui sanglotent du suc de l'âge de folie

Moi, je vis donc ailleurs, dans la dimension ixe

Avec la bande dessinée chez un ami

Je suis Jamais, je suis Toujours, et je suis l'Ixe

De la formule de l'amour et de l'ennui

Je vois des tramways bleus sur des rails d'enfants tristes

Des paravents chinois devant le vent du nord

Des objets sans objet, des fenêtres d'artistes

D'où sortent le soleil, le génie et la mort

Attends, je vois tout près une étoile orpheline

Qui vient dans ta maison pour te parler de moi

Je la connais depuis longtemps, c'est ma voisine

Mais sa lumière est illusoire comme moi



Et tu ne me dis rien, tu ne dis jamais rien

Mais tu luis dans mon cÅ“ur comme luit cette étoile

Avec ses feux perdus dans des lointains chemins

Tu ne dis jamais rien, comme font les étoiles.