L'Espagne

Bernard Lavilliers · Le Stéphanois [1975]

Un azur constellé pour y finir ses rôles

Des plages un peu privées pour de vieux polissons

La misère pittoresque, la misère si drôle

Qu'on écoute chez soi, sur son microsillon



Des étudiants vivants qui sentent la potence

La vérité qui ne tiens jamais qu'à un fil

Et puis la peur du feu et de la délivrance

36 ans de cachot vous font les yeux fragiles

Je parlais un peu de l'Espagne



Y'a un ruisseau de sang derrière ton parasol

Un rebelle anonyme glisse sous les arcades

Palomita mia del mi corazon

Sur tes cartes postales claquent des fusillades



Des condamnés à morts qui roulent dans tes vagues

Des poètes affamés qui saignent leurs chansons

Des touristes fleuris comme des promenades

Bronzent, bleus et poilus, comptent leurs additions



Et le français moyen, se sentant enfin riche

Achève son décor rustique et ses galops

Sur la desserte horrible, il clous entre ses biches

Un vilain Christ noir à tête de taureau



Les âmes exilées qui crèvent en exil

Les prêtres défroqués qui finissent au cachot

Ne dérangeront pas ces sinistres débiles

Aux cerveaux ramollis, coulant sous les chapeaux.