Est-Ce Ainsi Que Les Hommes Vivent

Leo Ferre · La Bande Des Mots [2012]

Tout est affaire de décor, changer de lit, changer de corps

À quoi bon puisque c'est encore ? Moi qui moi-même me trahis

Moi qui me traîne et m'éparpille et mon ombre se déshabille

Dans les bras semblables des filles où j'ai cru trouver un pays.

CÅ“ur léger, cÅ“ur changeant, cÅ“ur lourd

Le temps de rêver est bien court

Que faut-il faire de mes jours ? Que faut-il faire de mes nuits ?

Je n'avais amour ni demeure, nulle part où je vive ou meure

Je passais comme la rumeur, je m'endormais comme le bruit.



Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Et leurs baisers au loin les suivent.



C'était un temps déraisonnable, on avait mis les morts à table

On faisait des châteaux de sable, on prenait les loups pour des chiens

Tout changeait de pôle et d'épaule, la pièce était-elle ou non drôle ?

Moi, si j'y tenais mal mon rôle, c'était de n'y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern, entre la Sarre et les casernes

Comme les fleurs de la luzerne, fleurissaient les seins de Lola

Elle avait un cÅ“ur d'hirondelle sur le canapé du bordel

Je venais m'allonger près d'elle, dans les hoquets du pianola.



Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Et leurs baisers au loin les suivent.



Le ciel était gris de nuages, il y volait des oies sauvages

Qui criaient la mort au passage, au-dessus des maisons des quais

Je les voyais par la fenêtre, leur chant triste entrait dans mon être

Et je croyais y reconnaître du Rainer Maria Rilke.

Elle était brune, elle était blanche

Ses cheveux tombaient sur ses hanches

Et la semaine et le dimanche, elle ouvrait à tous ses bras nus

Elle avait des yeux de faïence, elle travaillait avec vaillance

Pour un artilleur de Mayence qui n'en est jamais revenu.



Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Et leurs baisers au loin les suivent.



Il est d'autres soldats en ville et la nuit, montent les civils

Remets du rimmel à tes cils, Lola qui t'en iras bientôt

Encore un verre de liqueur, ce fut en avril à cinq heures

Au petit jour que dans ton cœur, un dragon plongea son couteau



Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Et leurs baisers au loin les suivent.